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André Christe: un certain «je ne sais quoi»...

Texte et photo de Mifa Pivot

André Christe, c'est un physique de jeune premier, une silhouette longiligne, gracile, habillée de noir, un sourire assuré et perplexe, c'est un personnage romantique, avec «un je-ne-sais-quoi» d'incertain, de flottant, adolescent perpétuel, à 43 ans, qui n'est pas sans évoquer Alfred de Musset, ou Paul Verlaine, voire Gérard Philippe, ou l'idée que l'on se fait d'eux, va savoir...Mais quand il s'agit de théâtre, cet Ajoulot, en digne héritier de ses ancêtres paysans, a la tête bien vissée sur les épaules, à l'affût de tout ce qui pourrait faire avancer la cause des arts de la scène en terre jurassienne suisse, au travers de cette dynamique «Compagnie Maramande» qu'il a fondée en 1994, à Courgenay (Ajoie), sa ville natale, en résidence à Saint-Ursanne, aujourd'hui professionnelle, et avec laquelle il a monté une trentaine de pièces - dont quelques créations-, et au sein de laquelle les acteurs peuvent se former de façon permanente. Nous l'avons approché pour en savoir un peu plus, dans cette adorable petite cité médiévale qu'est Saint-Ursanne.


Pourquoi ce jeune instituteur, à 25 ans, apparemment sans histoire, a-t-il quitté le confort d'un métier bien rémunéré (il a aujourd'hui un demi-poste) pour se lancer dans l'aventure des planches? En 1987, en effet, avec des jeunes de 18 à 25 ans, «qui en avaient marre qu'il ne se passe rien à Courgenay», il crée la quinzaine culturelle, peinture, sculpture, culture, conférences etc. «Un professeur de collège âgé, admirable, Paul Monnin, monte ‘le doux dingue'de Michel André, un bon vaudeville de village. On me demande, parce que je suis instituteur et censé avoir de la mémoire, de remplacer un acteur défaillant. Je n'avais jamais été attiré par le théâtre jusque-là. Mon père jouait aussi. J'ai découvert un père complètement différent de ce qu'il était dans la vie. Son uniforme - il était agent de police- tombait. Il tremblait avec moi, il avait le trac, il était heureux avec moi, le rapport père-fils tombait aussi». Ce fut le déclic, celui qui touche l'âme d'un adolescent sensible, souvent fort révolté par l'injustice du monde. Il joue une nouvelle fois à Boécourt. Mais, nanti d'un tempérament qui le pousse toujours en avant, il cherche une vraie formation à 27 ans... en France, terreau d'acteurs prestigieux. Déception! Les écoles de théâtre officielles refusent les jeunes de plus de 27 ans! Alors, ce sera le Théâtre de Poche de Mulhouse, dirigé par Paulette Schlegel.

Paulette Schlegel m'a mis Cocteau dans les pattes!

Une relation étrange, inclassable, avec une femme «entre amante et grand-mère, tantôt adorable, tantôt monstrueuse, qui jouait un peu les vieilles reines, et qui a beaucoup compté pour moi. Énormément de douceur, d'amour, une relation pas du tout sexuée. Elle a tout de suite compris ma détermination. Et j'ouvrais sa classe à l'international. J'étais son ‘petit Suisse' son favori. Quelque chose s'est passé entre nous, je ne peux expliquer d'où cela vient. Elle disait: si je devais refaire ma vie, je la referais sans le théâtre..., tout en me disant ‘à jeudi'! Elle avait un cancer, et ne l'assumait pas, elle en parlait très peu. Un jour, elle m'a dit: savez-vous pourquoi vous faîtes du théâtre? J'ai répondu non. Eh bien, rentrez chez vous! Je ne vous veux plus au cours avant que vous n'ayiez trouvé la réponse... Je suis revenu un mois après... Elle voulait m'enlever cette part d'illusion sur le théâtre, que je sois honnête avec moi-même, que je me serve de moi-même pour l'art des planches, et non de phantasmes, de chimères. Elle m'a appris que je ne choisissais pas un chemin facile -j'aurais mieux fait d'être un bon instituteur sans soucis!-, mais que ce chemin pouvait être merveilleux. La seule fois où j'ai pu aller la voir jouer, elle a perdu la vue. La pièce a été annulée. Elle m'a mis Cocteau dans les pattes! J'ai eu tout de suite la sensation de comprendre ce dont Cocteau parle, d'entrer dans sa sensibilité, de lire entre les lignes. Pour l'auteur Bernard-Marie Koltès, ce fut la même chose. Elle m'a parlé du texte du ‘Menteur', écrit pour Jean Marais, mais a refusé que je le joue. Après Jean Marais, ce n'était pas possible, disait-elle. D'ailleurs, le livre était épuisé. Paulette Schlegel est morte le soir de ma première mise en scène...»

Paris: un monde de rats...

À sa sortie du conservatoire mulhousien, André Christe n'a qu'une idée en tête: «trouver le texte du ‘Menteur'et le monter!» Qu'à cela ne tienne! Jean Marais joue au Théâtre Français de Berne. Il lui écrit son projet, et, sans avoir reçu de réponse, force un peu le destin et la porte de sa loge, à l'esbroufe! «Jean Marais m'attend!», dit-il à celui qui l'introduit au théâtre, un peu avant l'entrée sur scène de l'acteur. En fait, Jean Marais l'attend vraiment! Il a eu sa lettre, fait sortir tout le monde et le reçoit à bras ouverts. C'est deux ans avant sa mort. «Vous me remplissez de bonheur! Je vous ai répondu que je vous attendais à Berne. Car j'ai promis à Jean Cocteau d'être légataire de sa pensée, de diffuser son œuvre et d'aider ceux qui en font la promotion. Le ‘Menteur'? Je ne l'ai jamais joué! Car je ne me suis jamais senti à la hauteur. Vous avez toutes les qualités que je n'ai pas eues. Cette pièce est à vous! J'avais des larmes aux yeux. Cette humilité... Cette confiance en la nouvelle génération... Ce passage de témoin... Tout à coup, après avoir entendu les anciens dire: ‘de notre temps, c'était comme ci, pas comme ça', j'entendais ceci: ‘j'ai fait une partie du chemin. La seconde est pour vous et elle ne peut être que plus belle'».

Ainsi, l'écorché vif, l'insatisfait, le révolté, devenait chrysalide, auréolé de lumière et d'espérance violente, par la vertu de deux rencontres déterminantes, qui l'ont amené à la porte étroite gidienne. Sans perdre pour autant la révolte primaire de ses seize ans, mais en la consolidant à travers l'apprentissage de la vie, de la société, de ses rouages. «J'ai eu la chance de rencontrer des gens qui ont renforcé les armes de ma naïveté. Aujourd'hui, je ressens la grande difficulté des artistes: on les exploite». Il crée à Courgenay en 1994 la Compagnie Maramande pour produire du théâtre, favoriser l'expression des jeunes talents des arts du spectacle, écriture, décors, graphisme, costumes, musique, disciplines à ne pas cloisonner, par la formation continue.

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